Archives mensuelles : avril 2016

Marcel Trudel (1917-2011)

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Il y a des dizaines d’auteurs méconnus au Québec. Certains méritent une attention particulière. Je pense à Marcel Trudel. Je lisais récemment quelques uns de ses ouvrages : Mythes et réalités dans l’histoire du Québec et Deux siècles d’esclavage au Québec.

Marcel Trudel aimait traiter de sujets délicats ou venir déboulonner certaines réalités. On pense connaître un thème, un personnage, mais pourtant, certains bémols doivent être signalés. Par son travail exemplaire et sa rigueur intellectuelle, Marcel Trudel a, tout au long de son parcours littéraire, mit un frein à certaines faussetés véhiculées au gré du temps.

Plusieurs thèmes ont d’ailleurs été abordés par l’auteur. En feuilletant certains de ces ouvrages, on peut apprendre par exemples que la réputation de l’intendant Jean Talon était surfaite, que le récit héroïque de Madeleine de Verchères était exagéré, qu’il y a eu réellement de l’esclavage au Québec au cours de notre histoire, que le régime militaire suivant la conquête avait été bénéfique et que devenir « sujet » britannique » ne consistait pas à une fatalité.

On doit crier haut et fort l’importance de l’histoire, celle qui traite de nos origines, celle qui trace notre identité. Marcel Trudel en était un amoureux et l’un de ses meilleurs vulgarisateurs. Il fut d’autre part membre de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.

En 1960, il publie un essai majeur et controversé – qui a depuis été maintes fois réédité – sur l’esclavage au Canada français. A cette époque, plusieurs religieux et intellectuels n’ont pas accepté sa visions des choses, à savoir que des personnages jusque là sans tache et élevés au rang de héros, aient profité de l’esclavage. Ses travaux sur la question, soit Deux siècles d’esclavage au Canada et son Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires au Canada, donnent en quelque sorte un autre point de vue sur la société canadienne d’antan. Les diverses révélations de Trudel, autant en ce qui a trait à l’esclavage qu’aux divers personnages québécois, remettaient en question la place occupée par certaines de nos icônes historiques, constituées par une vision élitique et pédagogique, percevant en elles une manière de construire un fort élan de nationalisme et de patriotisme.

Cet historien de renom s’est ainsi démarqué par le caractère novateur de ses livres. Il a ouvert toute une série de nouvelles pistes de recherche en s’intéressant notamment au régime militaire en Nouvelle-France ou aux liens entre le Canada et les États-Unis, lors de la guerre d’indépendance américaine.

À partir d’une certaine époque, Marcel Trudel affichait déjà clairement son engagement en faveur de la laïcité et est même devenu le président du Mouvement laïc de langue française, en 1962. Ses prises de position déplaisent aux autorités universitaires, qui le forcent à quitter l’Université Laval, trois ans plus tard.

Les Québécois, par le biais de certains politiciens, historiens et intellectuels, ont longtemps voulu se créer une histoire bien vivante. Lord Durham n’avait-il pas écrit en 1839 : « ils sont un peuple sans histoire et sans littérature ». Quoi de mieux alors que de privilégier la construction de nouveaux héros, de récits fabuleux. Certains auteurs ont faussé – intentionnellement ou non, accompagné probablement d’une certaine ignorance –  quelques faits. Une image nationale doit se créer naturellement, sans un apport de superflu. Le Québec n’est pas la France, qui possède plus de deux milles ans d’existence et qui a vu défiler tant de rois, reines, cardinaux. On doit reconnaître et accepter que notre histoire québécoise est limitée dans le temps et donc plus modeste. C’est une normalité.

Malgré tout, le Québec n’a pas à rougir de son passé, rempli de hauts et de bas, comme toute nation. Pourquoi avoir voulu l’embellir? Évidemment, ces auteurs avaient leur raison. A une certaine époque, quelques faits manquaient probablement. En 2016, à l’ère d’Internet et des bibliothèques virtuelles, les informations sont accessibles comme jamais. Néanmoins, à l’apogée de la carrière de Trudel, ces ressources n’existaient pas : sa grande curiosité intellectuelle l’ayant toutefois guidée. On doit le remercier pour son apport extraordinaire à la cause québécoise.

Le Québec, a longtemps souffert de cette double ignorance, si bien définie et énoncée par Platon, dans l’Apologie de Socrate : « lui croit savoir quelque chose, alors qu’il ne sait rien, tandis que moi, si je n’ai aucun savoir, je ne crois pas non plus savoir ». Il est préférable d’avoir une histoire remplies de vérités, avec des personnages moins spectaculaires, plus effacés que de faire preuve de double ignorance.

Tout Québécois devrait s’inspirer de Trudel : sortir des sentiers battus, creuser son esprit, ne pas toujours croire ce qui est écrit ou dit, surtout dans nos manuels scolaires. Nos jeunes sont hélas endoctrinés par une pensée unique, celle vantant le socialisme, l’immigration massive et le multiculturalisme tueur d’identité. Si le Québec veut survivre en tant que nation démocratique francophone de souche catholique, le système scolaire doit au plus vite résoudre cette problématique en offrant à nos enfants le cadeau de la curiosité intellectuelle, et par ricochet, celui de la fierté nationale.

Trudel avait le soucis du détail. Enrichis de nombreuses statistiques et de longues énumérations, certains passages de ces livres pouvaient paraître lourds, mais rapidement, ses ouvrages sont devenus des repères, des encyclopédies.

Il aurait été intéressant de lire Trudel sur les accommodements religieux du présent siècle, lui qui prônait le caractère laïque de l’État. Gageons qu’il aurait appuyé le projet de Charte proposé par l’ancien gouvernement Marois. Gageons aussi qu’il aurait dénoncé le Québec et le Canada de 2016, celui de Couillard et Trudeau, pourvoyeurs de notre identité nationale.