Archives mensuelles : novembre 2014

L’Univers de Tintin

L’Univers de Tintin

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 Tintin a toujours été une véritable passion pour moi. En effet, depuis mon très jeune âge, cet univers me fascine, me donne des frissons. Je veux juste simplement faire dans ce texte un éloge sur ce phénomène qui en passionne tellement. Tout d’abord, il est important de mentionner que c’est mon père qui m’a fait découvrir ce monde merveilleux, en m’offrant vers l’âge de 6-7 ans Tintin au Congo. L’histoire d’amour a ainsi débuté pour ne jamais quitter. Au fil des mois et des ans, j’ai lu les autres aventures du reporter et chaque BD m’apportait le sentiment de vouloir rester à jamais dans ces 62 pages. Les années passaient et le désir d’acquérir la collection s’intensifiait. Les produits dérivés ont ensuite suivis; la chasse à tout objet ou relation avec Tintin débutait en grande.

Il est le parfait remède à l’ennui et à la mélancolie. Je suis quelqu’un qui demeure un peu enfantin, une raison probable d’un célibat qui s’étire.

Pourquoi aimer l’Univers Tintin?

Tintin et ses amis

Mais une question demeure: pourquoi aimer Tintin? Ce personnage n’est pas adulé de tout le monde, évidemment. On y retrouve toutefois une magie non retrouvée chez les autres héros. J’aime bien Lucky Luke, Astérix et compagnie, mais quelque chose manque parmi ces autres créations.

Ce qui frappe rapidement dans les albums de Tintin, ce sont les personnages. Ils sont des plus attachants, assez différents l’un de l’autre, mais ils ont tous un point en commun: la fidélité. Tintin est celui à qui je m’identifie le plus; assez sérieux, discipliné, intellectuel, fidèle à ses amis, curieux d’apprendre et n’étant pas des plus expressif. Plusieurs détracteurs le trouve terne ou anti héros. Il y a une part de vérité, mais la grande force d’Hergé, son créateur, fût de bien l’entourer et de lui confier des aventures tumultueuses et palpitantes.

Les autres personnages sont follement indispensables. Les premiers albums du reporter travaillant au Petit Vingtième sont excellents, par la profondeur des histoires et des liens étroits avec l’actualité (de l’époque), mais tout change avec l’arrivée du Capitaine Haddock. Les dissimilitudes apparentes entre Tintin et Haddock nous font vivent des moments hilarants, mais présentes aussi des occasions remplies d’émotions.

Au début de mes premières lectures, -à un plus jeune âge donc-, l’histoire m’importait peu. C’était l’ambiance, l’atmosphère, le dépaysement et l’humour qui importaient. Chaque épopée amenait son lot d’intrigues. A titre d’exemples, on a juste à penser à la recherche du trésor de Rackham Le Rouge ou à l’expédition au Tibet

Au fil du temps, par le développement d’une maturité et les expériences personnelles, les liens avec l’actualité du temps, les pointes sarcastiques ou les différentes références amenées par Hergé s’ajoutèrent comme raisons d’appréciations. Avec son reporter, Hergé a su, de façon exceptionnelle, autant nous divertir qu’éduquer. On passe tous par des moments pénibles dans nos vies, c’est indéniable. La musique, le dessin, la cuisine, Star Wars etc. sont des thèmes pouvant être libérateurs pour certaines personnes, alors que Tintin partage cet effet pour d’autres. Chacun son coin de paradis, où la raison est endormie.

Première véritable raison: l’humour

Les Dupondt

Les Dupondt

Tel que déjà mentionné, l’humour prend une place essentielle dans les péripéties de Tintin : raison majeure de son succès. Ce sont principalement ses acolytes qui provoquent le plus des fous rires. Tintin représente surtout l’exemple à suivre, l’image parfaite, les qualités à avoir -courage, souci du détail, ne jamais lâcher, fidélité.- soit le côté sensé et normal. Haddock est son opposé complet, le colérique alcoolique au mille défauts, agissant avant de penser. Le capitaine et Tintin : un « Odd Couple » avant son temps.

Les nombreuses prises de becs du Capitaine, ses changements d’humeurs fréquents et ses célèbres jurons en font un symbole éternel, un personnage plus grand que nature, d’attachant malgré les frasques.

Tintin est un modèle difficile à imiter, un « demi- dieu », alors qu’Haddock représente le mortel moyen, avec ses qualités et défauts, ses joies, ses peines. Hergé, est tout aussi brillant raconteur que sociologue. Il a su intégrer à son principal héros, -Tintin-, personnage souvent illustré dans la littérature -pensons à Sherlock Holmes ou Edmond Dantès-, des personnages secondaires extravagants certes, mais davantage humains.

Qui n’a pas rit en regardant les agissements du Capitaine? Les Dupondt ne laissent pas leurs places non plus côté comédie, leurs similitudes physiques et intellectuelles aidant, ainsi que leurs multitudes gaffes et malentendus.

Le professeur Tournesol également est un personnage spectaculairement amusant. Malgré lui, ce scientifique de génie, qui a permis à Tintin de devenir le premier homme à marcher sur la lune, est le digne représentant d’un spectacle burlesque. Certes il est un homme sérieux et de sciences, mais il est le stéréotype parfait du savant lunatique et distrait. Sa surdité est toutefois sa caractéristique principale. Il est étrange de constater que lors de l’expédition lunaire, le professeur utilisait un appareil pour sa surdité alors qu’avant et après, il n’en possédait aucun. Il est fort probable qu’Hergé a jugé crucial de mettre toutes les capacités de Tournesol au profit de l’expédition. Sa surdité devait être contrôlée pour le bien de la mission -un malentendu aurait pu être catastrophique- alors que pour les autres aventures, il devait faire rire, servir de faire-valoir, et non plus être le chef de fil d’une mission d’importance capitale.

Une situation, résumant parfaitement Tournesol, survient dans Les bijoux de la Castafiore, lorsque le Capitaine apprend que la Castafiore viendra à Moulinsart. On voit ainsi Haddock chanter une chanson de la diva et Tournesol de dire:

« Tiens? Nous allons avoir de l’orage… ».

La surdité à son extrême. Le Tournesol distrait survient quelques pages plus loin lorsque Haddock crie de joie la non venue de la cantatrice, laissant ainsi aller quelques gouttes de whisky sur le professeur. Sa réplique est tordante et prouve bien son étourderie:

« Saperlipopette! Je n’aurais pas dû sortir sans parapluie ».

La scène se passe … à l’intérieur. Le génie d’Hergé est dans cette nuance : histoire intelligente, parfois sous un fonds très sérieux ou grave, accompagnée d’un vaudeville.

Que pensez de la mésentente à propos de la location du requin submersible dans Le trésor Rackham Le Rouge, de son absence de réaction lorsque Tintin hurle TCHANG au début de l’aventure qui propulsera nos amis au Tibet, de son « tour de magie » avec le billet de banque au dépend de Carreidas au début du Vol 714 pour Sydney ou de sa profonde ignorance des événements se déroulant dans le Temple du Soleil, pour illustrer ces moments d’humours mettant en vedette le savant? Malgré tout, pour les Tintinophiles, Tournesol est un personnage central, important, doué d’une grande ingéniosité.

Rastapopoulos

D’autres personnages nous font également rire. Évoquons la Castafiore et ses déformations du nom du capitaine, l’exubérance de Séraphin Lampion ou aux crises de nerfs de Rastapopoulos. En parlant de légèreté divertissante, l’amaigrissement de Nestor dans Coke en Stock, causé par Abdallah correspond à cette définition.

Ces petits moments cocasses, nous faisant abondamment bidonner, rendent ces personnages encore plus sympathiques, attachants et adulés. Par son humour, Hergé a donc su combler son public de la première heure et attirer une nouvelle clientèle. De sérieux et axé sur l’actualité, il a fait passer son univers tintanesque à autre niveau. Combiner humour et récit dramatique aura été un avancé important dans le monde non seulement de la BD, mais de la création artistique. Une place importante attendait Hergé dans l’Histoire du XXe siècle, ayant tellement marqué de générations.

Quand la réalité fusionne avec la fiction

Le Lotus bleu

Le Lotus bleu

Un point fort des albums de Tintin provient du réalisme des histoires. Personnellement, cette évidence m’est apparue à l’âge adulte. Il faut posséder une certaine maturité, une curiosité intellectuelle et être en mesure de comprendre le monde dans lequel on vit, afin de pouvoir déceler le message véhiculé dans les albums.

Chez Hergé, la réalité est toujours au rendez-vous de la fiction. Pour façonner ses dessins et construire ses récits, il s’est inspiré des faits de l’actualité et d’une multitude de choses concrètes.

Pensons tout d’abord à la guerre sur la possession de pétrole dans l’Oreille Cassée qui était une démonstration du conflit que ce faisait de puissantes entreprises; provoquer un conflit pour le profit! La dénonciation implicite de la guerre du Gran Chapo qui oppose, le San Theodoros et le Nuevo Rico est à cet égard un modèle du genre. Inspiré du conflit territorial du Gran Chaco, qui déchira de 1931 à 1935, la Bolivie et le Paraguay, Hergé y dépeint le San Theodoros, pays fictif, à l’aide de clichés (de façon plus marquée dans l’Oreille cassée) et d’allusions à la situation sociopolitique de l’Amérique latine (de façon plus marquée dans Tintin et les Picaros). Le centre-ville de Tapiocapolis qui sert de façade au pays, et qui cache la misère de la population, rappelle le Brésil des années 1970 et sa capitale, Brasilia. Le but du San Theodoros est d’annexer le territoire du Gran Chapo pour le compte de la General American Oil. Un conflit clairement suscité par la convoitise de gisements pétrolifères qui opposa deux grandes compagnies pétrolières de l’époque, l’américaine Standart Oil et la British Controlled Oilfields. L’auteur voulait dénoncer la situation et il l’a ainsi intégrée dans l’album en changeant le nom des compagnies et des pays. A l’époque, il voulu lancer un message à ses contemporains, et pour nous, en 2014, c’est une leçon d’Histoire, rien de moins.

Le Spectre d’Ottokar fut également un reflet de la réalité d’alors; une allusion claire de l’envahissement allemand lors de la deuxième guerre mondiale. L’histoire tourne autours de la Bordurie qui envahira la Syldavie suite aux troubles causés par la chute du roi; l’Allemagne remplace la Bordurie et l’Autriche est la Syldavie. La toile de fond est bien sûr une critique de l’expansionnisme allemand. Au niveau politique ce sont les années de l’Anschluss, c’est à dire l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne Nazie. Témoin de ces événements, Hergé s’en est inspiré pour créer deux pays rivaux imaginaires, avec une histoire légèrement différente, puisque la Bordurie n’a pas réussi à annexer la Syldavie. La Syldavie à des ressemblances avec l’Autriche, mais aussi avec une voisine proche qui est la Pologne. L’histoire de complot, de troupes et de résistance forment une espèce de synthèse.

Le Lotus Bleu aussi nous parle d’un fait marquant historique. En arrière-plan de l’aventure, il y a la démonstration de la malhonnêteté du Japon. C’est l’ami d’Hergé, un dénommé Tchang, qui lui ouvrit les yeux à ce sujet. Dans l’album, on y voit l’incident de la ligne de chemin de fer. Tintin est témoin du sabotage de la voie par des hommes de main des Japonais. L’idée est d’en faire porter la responsabilité aux Chinois et de s’en servir comme prétexte pour justifier une intervention militaire à Tokyo. Le dessinateur se livre donc à une satire politique exemplaire. Tout comme l’authentique situation, des diplomates japonais justifient l’envoi de troupes en Chine.

Le récit de Tintin et l’or noir, débuté avant la guerre, raconte une lutte de pouvoir opposant un émir et un cheik, chacun financé par une compagnie de pétrole différente. L’essence falsifiée était une stratégie en cas de guerre pour réduire l’effort militaire de l’ennemi.

Coke en Stock montre un fait inquiétant: l’esclavagisme des noirs. La réalité de l’époque était encore une fois dépeinte. En 2014, cette condition est caduque, mais ce pan de la mémoire humaine ne doit pas être oublié.

Les autres histoires de Tintin ne sont pas aussi cinglantes envers la société. Après la deuxième grande guerre, Hergé décide de moins se fier à l’actualité. Était-ce par une tranquillité d’esprit renouvelée suivant l’incertitude d’un conflit? Par un désir d’aller dans une autre direction? Par des intérêts multiples à traiter? Par une fatigue de la critique? Nous ne le saurons probablement jamais. Mais il fût l’un des rares à aborder ces sujets, spécialement d’une manière si artistique et non provocatrice. Dans le monde occidental actuel, dénoncer peut signifier une poursuite judiciaire pour diffamation. La liberté de presse existe bien, mais elle est limitée par le droit individuel et des épidermes sensibles. Critiquer l’islam par exemple peut amener des représailles violentes, pensons aux caricatures de Mahomet. Aucune organisation commerciale ne va tolérer des illusions néfastes à son endroit.

Quand la réalité fusionne encore plus avec la fiction

Affiche de Rino Tossi dans le Trésor de Rackham le Rouge

En plus de dénoncer certains faits réels par des allégories, Hergé utilise de véritables objets ou lieux pour illustrer ses propos. Il est vrai qu’il a inventé la plupart des endroits visités par le reporter, entre autres avec la Syldavie, la Bordurie et San Theodoros. Outre le gangster Al Capone, les personnages aussi de l’oeuvre sont des pures inventions. Les héros sont fictifs, ils sont néanmoins le reflet de personnalités connues.

Hergé s’amuse ainsi entre les figures de style et l’authenticité. Le jeu peut parfois être subtil ou flagrant. Créer une oeuvre implique nécessairement d’utiliser des faits tangibles, que l’on côtoie quotidiennement. On parle plus précisément de références ou d’influences. On peut alors y remarquer quelques déformations amusantes de noms, tel Rino Tossi, pour Tino Rossi.

Malgré tout, le Congo, l’Amérique, la Chine, l’Écosse, le Pérou, Sydney ont vu les exploits du petit reporter. Le réalisme répétons le est une caractéristique d’Hergé, celui-ci faisant d’innombrables recherches et enquêtes pour mieux saisir et rendre crédible ses dessins. Les pays et lieux sortis de son imagination sont inspirés de sites réels. Il a su mélanger le vrai et du faux, le faux étant assez proche du vrai, si on peut philosopher ainsi.

Fétiche Arumbaya

Fétiche Arumbaya

Le fétiche arumbaya a été inspiré d’une statuette précolombienne en bois, les escarpements abrupts de l’île Noire ressemblent aux côtes rocheuses de Bretagne et le sceptre d’Ottokar a été lui inspiré par un sceptre polonais. Également, le navire le Glengarry de Glasgow servit de modèle au Karaboudjan, le professeur Tournesol ressemble étrangement au savant Auguste Piccard, qui a établit des records d’altitude et de plongée et Hergé s’est aussi inspiré d’une momie Parakas pour dessiner la momie de Rascar Capac dans Les 7 boules de Cristal.

Il ramassait beaucoup de documentations, prenait une multitude de photos afin d’illustrer ses récits. Pour le dessinateur, la ressemblance, le souci du détail, la crédibilité et la perfection de ses dessins étaient des choses cruciales, voire primordiales et nécessaires. Dans son univers, rares sont les personnages inventés de toutes pièces. Tout les auteurs vont l’admettre, il est impossible de créer sans inspiration venue directement ou indirectement de faits concrets.

Des figures historiques ou des célébrités de l’époque en sont donc particulièrement ressorties. Hergé s’inspira ainsi de la soprano italienne Renata Tebaldi pour créer la Castafiore. Cette rivale de Maria Callas triompha sur les principales scènes mondiales jusqu’à la fin des années cinquante.

Faire référence à la politique actuelle a toujours été mis de l’avant. Ainsi, il n’a pas manqué de brocarder les trois dictateurs de son temps. Dans le Spectre d’Ottokar, plane l’ombre d’un certain Müsstler, chef du parti « la Garde d’acier » qui complote pour renverser le roi Muskar XII. Son nom est une belle combinaison facile à décrypter de Mussolini et d’Hitler. Plus tard, alors qu’un vent de déstalinisation souffle sur l’URSS, Hergé ridiculise le culte de la « personnalité » dans l’Affaire Tournesol. Les moustaches de Plekszy-Gladz rappellent étrangement celles d’un certain Joseph Staline. L’ambiance oppressante de la dictature y est parfaitement rendue et la moustache du chef suprême, son symbole le plus évident (symbole du régime) se retrouve partout: drapeaux, calendriers, poignées de porte, brassards.

Rackham Le rouge

Rackham Le rouge

Le pirate Rackham Le Rouge provient de deux personnages distincts: un certain John Rackham, qui écuma la mer des Antilles avant d’être pendu à la Jamaïque en 1720, et un pirate haïtien nommé Lerouge, personnage fictif d’un roman américain. Quant à la physionomie du célèbre pirate d’Hergé, certains lui trouvent une certaine ressemblance avec le Cardinal de Richelieu. Autoritaire, tricheur, avare, méprisant avec ses subordonnés.

George Rémi, dit Hergé, a lourdement chargé le portrait du millionnaire Laszlo Carreidas, constructeur d’avions et brasseur d’affaires internationales dans Vol 714 pour Sydney. Sa réputation « d’homme qui ne rit jamais » le rapproche du célèbre avionneur Marcel Dassault, écharpe, lunettes et chapeau mou compris.

Pour ce qui est du professeur Tournesol, c’est un scientifique de haute volée qui inspira Hergé. Le terme s’applique au physicien suisse Auguste Piccard, professeur à l’université de Bruxelles, concepteur d’un ballon à nacelle étanche aménagée par ses soins, qui lui permit d’effectuer les premières ascensions stratosphériques et de battre, au début des années 30, le record d’altitude à 16 000 mètres du sol. Il effectua aussi des plongées à grande profondeur qui révolutionnèrent l’océanographie. Le sous-marin de poche en forme de requin de Tournesol n’est donc pas complètement farfelu. Seules libertés prises avec son modèle original: Auguste Piccard n’était pas sourd et avait une bonne taille accompagné d’un cou interminable. Hergé a même déjà avoué que Tournesol est un mini-Piccard car sans quoi, il aurait dû agrandir les cases de dessin. On comprend un peu mieux maintenant pourquoi le personnage de Tournesol et ses inventions nous sont si bien décrits, si familiers et si près de la réalité.

Finalement, sous les traits du capitaine qui recueille Tintin à son bord dans Les Cigares du Pharaon, c’est sans doute Henri de Monfreid, un célèbre écrivain, aventurier, qu’Hergé a représenté; même lieu, la mer Rouge, même bateau, un boutre (voilier arabe), même activité, le trafic d’armes. Le best-seller Les Secrets de la mer Rouge est publié l’année où Hergé débute Les Cigares du Pharaon. La tenue vestimentaire du personnage de l’album tient toutefois plus du paisible yachtman que celle du vrai Monfreid.

Dans les aventures de notre ami reporter, les paysages donnent tout leur relief à l’intrigue. À eux seuls, ils constituent une irrésistible invitation au voyage. Entre géographie réelle et imaginaire, l’art du décor est poussé jusqu’à la perfection. Par exemple, le célèbre site de Pétra, en Jordanie, a été transposé par Hergé en émirat imaginaire du Khemed.

Hergé montre souvent des endroits méconnus ou inconnus de tous. On les découvre grâce lui. Il dessine des lieux très conforment à la réalité. Lorsqu’on voit le Sherpa Tharkey, de Tintin au Tibet, se laisser glisser dans la crevasse où est tombé Tintin lors d’une terrible tempête de neige au Tibet, Hergé signe l’un de ses plus beau décors. Il s’est sûrement servi de quelques photographies pour s’en inspirer.

Hergé au travail

Hergé au travail

Le créateur de Tintin ne lésinait pas sur les détails et le réalisme. Pour lui, c’était primordial et capital. Il avait la réputation des longues périodes de recherches, par des lectures et des prises de photos lors de déplacements spécialement conçus pour capter la vraie nature. Ces archives allaient ainsi servir aux albums en construction. Les nombreux croquis de paysages, vus sous différents angles -servant à analyser si un lieu pourrait être utilisé, ou comment il le serait-, ont démontré son grand désir à voir apparaître dans ses pages une réalité absolue, sans faux pas. Évidemment, le tout sera accompagné de quelques initiatives personnelles.

Les toiles de fond des aventures de Tintin sont une marque de commerce du célèbre dessinateur. Lorsque Tintin se promène dans une jungle dans L’Oreille Cassée, Hergé ne se contente pas uniquement de dessiner quelques arbres ici et là afin de nous faire croire à une jungle ordinaire. Plantes aux feuilles démesurées, fouillis de branches et de lianes entortillées rendent fidèlement compte de la luxuriance de la jungle tropicale. Il ne lésine pas sur les détails. Des sables du Sahara, aux glaciers himalayens, en passant par les forêts d’Amazonie et les landes de l’Écosse, les vignettes en couleurs du dessinateur, remplies de précisions, révèlent une planète truffée de surprises, d’embûches et de rêves infinis. Géographie vivante et non pas éphémère ou terne, là réside sans doute une part de la puissance évocatrice des dessins d’Hergé.

Dès lors qu’un lien affectif unit les personnages et le lecteur, Hergé peut les faire évoluer dans n’importe quel décor, sans susciter d’ennui. Puisée aux sources d’une grande qualité personnelle d’observation, et d’une documentation surabondante, son inspiration paysagère n’est jamais prise en défaut, à quelques exceptions près. Photos, dessins, peintures, cartes et récits de voyage sont soigneusement disséqués pour en tirer la matière première nécessaire à la construction des décors. Le dessinateur belge avait le souci du détail.

Les ouvrages racontant la vie et le travail d’Hergé nous dévoilent souvent des sources de références, des archives personnelles ou des commentaires inédits. On comprend alors concrètement l’envers du décors. Il est captivant de constater ce qui poussa Hergé et son équipe à créer les divers éléments constituant les aventures du reporter. Certaines personnes vont refuser d’aller au-delà de la lecture primaire des tomes, pour se garder un regard naïf. Le « making of » peut avoir un effet pervers pour celles-ci, soit la suppression de la fantaisie immédiate. Connaître les éléments déclencheurs d’une planche ou voir comment les effets spéciaux d’une scène d’un film ont été construits, peuvent effectivement enlever une touche d’innocence. Mais est-ce un risque si élevé, en comparaison à cette vision d’ensemble dévoilée?

Hergé est décédé bien avant l’arrivé de l’Internet et de son flot incessant d’informations et d’images. Ses recherches poussées démontraient un dévouement exemplaire à son oeuvre, une absence totale de paresse. Se déplacer, assimiler les informations, les trier demandaient un effort continu. Cela rend donc encore plus exceptionnel la qualité et le réalisme de son travail. Il est vrai qu’au milieu du 20è siècle, il était peut-être plus facile d’émerveiller qu’aujourd’hui, où l’abondance est maître, où presque tout a été vu. Déguster une oeuvre telle que celle présentée par Hergé était en un sens plus aisée. En 2014, tout est jetable rapidement, le monde est accessible à un clique de souris. La durée de vie de l’intérêt pour un auteur passe souvent très vite. On oubli de réfléchir, de scruter, d’apprécier, de peur de manquer de temps pour le reste. Une BD de Tintin, on doit la savourer par petites bouchées et non pas en quelques minutes seulement ; l’album entre les mains et non pas devant un écran.

Terminons ce segment par un fait cocasse. Pareillement au cinéaste Alfred Hitchcock s’invitant fugitivement dans ses films, Hergé n’a pas pu résister au plaisir de se mêler à l’action de ses personnages. En toute discrétion, il a choisi d’y paraître dans quelques aventures, accompagnés soit par sa première femme Germaine (Le Spectre d’Ottokar), ou ses collaborateurs Bob de Moor et Edgar Pierre Jacobs. Les créateurs de Tintin passent très inaperçus parmi les personnages; les personnages ont-ils dévorés ses auteurs?

L’avant-gardiste et audace

Le Yéti dans Tintin au Tibet

Le Yéti dans Tintin au Tibet

Certaines des aventures du reporter furent des enquêtes dites standards – faux monnayeurs, contrebandiers, escrocs affamés de gains- d’autres incarneraient un aspect original, audacieux et même avant-gardiste, -citons ici L’étoile mystérieuse et l’aventure lunaire-.

Hergé s’est permis également des histoires du domaine de l’irréel ou du fantastique. Était-ce un hymne à ses croyances? Le passage traitant des extraterrestres dans Vol 714 pour Sydney illustre à quel point son imaginaire est développé. Il avait selon plusieurs de ses proches des croyances pointées vers le surnaturel. Lui-même n’a pas reculé devant ces affirmations. Il existait selon lui des formes de vie ailleurs que sur la terre. Il a exprimé ces idées dans ses parutions.

Le yéti dans l’épisode au Tibet est aussi très osé. La trame de fonds de cette histoire consiste en l’amitié entre Tintin et Tchang. Toutefois, l’englober sous la forme d’un récit mettant en vedette un être imaginaire, une créature digne du Seigneur des anneaux, démontre un dessinateur sans peur, sans retenue pour exprimer son talent, n’accordant pas d’importance à la critique. L’intégration de l’abominable homme des neiges dans cette album en avait fait sourciller plusieurs. On est loin du discours politique des premières années, mais on remarquera encore une fois un artiste complet, capable de se renouveler.

L’originalité de la course au trésor contenant la merveilleuse histoire de l’ancêtre du Capitaine et l’ensorcellement des archéologues dans l’affaire des boules de cristal sortent de l’ordinaire, laissent une image au-delà du tangible. Rien de banal.

Certaines histoires sont plus classiques, d’autres extravagantes, mais le charme de l’oeuvre demeure toujours intact. Peu importe le sujet abordé, la profondeur du texte et des dessins ne sera jamais réduite ni allégée.

Science et technologie

Objectif Lune

Objectif Lune

Selon ses biographes, Hergé, durant toute sa vie, s’est davantage intéressé aux phénomènes paranormaux qu’à la science. Pourtant, ses talents du vulgarisateur scientifique et de visionnaire, en particulier dans l’aventure lunaire, publié 17 ans avant Apollo 11, ont été universellement reconnus. La fusée d’essai X-FLR 6, la fusée lunaire, son moteur atomique, ses moteurs auxiliaires, la Tournesolite, le scaphandre lunaire, le char lunaire sont autant des créations riches en émotions pour le lecteur que de produits avant-gardistes.

Si les sciences et les techniques sont tellement présentes dans son oeuvre, c’est à cause de leur place dans l’Histoire du 20èime siècle; Tintin se veut un reflet à la pointe de l’actualité. Dès 1942, dans l’Étoile Mystérieuse, le calystène, un nouveau métal, fait écho au francium découvert en 1939; le submersible de Tournesol ainsi que son arme à ultrason s’inspirent d’appareils existants. Quant au sérum de vérité du docteur Krollspell, il renvoie au Penthotal, un anesthésique, en vogue à la fin des années 50. Mieux encore, Hergé a souvent une bonne longueur d’avance technologique, comme avec l’avion Carreidas 160, imaginé en 1968, ou l’idée d’un téléviseur couleur à écran géant (finalement inadéquat).

Au fil des albums, science et technique sont présentes pour amuser, faire rêver ou pour instruire. La plupart des aventures de Tintin mélangent ces trois ingrédients; l’une des raisons du succès de la BD.

Un truc qui a fait bien rire plusieurs lecteurs est la représentation des savants. Ils sont soit complètement fous (l’égyptologue Siclone, l’ex astronome Philippulus), soit pathologiquement distrait (l’anonyme dans l’Oreille Cassée) ou juste un peu fêlés (le professeur Calys, qui fête sa découverte avec des caramels mous).

Mais le savant de la saga de Tintin, c’est Tournesol. Ses débuts sont particulièrement comiques avec son lit placard, son gazogène et sa machine à brosser les habits. Ses inventions, souvent inégalées dans l’Histoire humaine, démontrent un Hergé original, mais aussi astucieux dans la construction de ses récits, ces créations servant de locomotive à son développement. La pilule anti-alcool, les patins à roulettes à moteur et l’émetteur d’ultrasons capable de détruire le verre et la porcelaine témoignent de sa vivacité intellectuelle. La surdité du professeur, telle que mentionnée plus haut, est source à gags. La lune va faire de lui un savant de classe internationale, qui se comporte comme un vrai chef d’équipe.

Plus loin que la simple lecture des albums

Tintin

Tintin

Les aventures du petit reporter à la houppette nous apprennent des choses, nous fascinent au plus haut point, nous forcent même à faire des recherches personnelles sur des éléments présentés dans les albums : la géographie, la culture, la navigation, la politique, la science etc. C’est une joie de lire les albums, mais le travail intellectuel « post lecture » est aussi une source inébranlable de plaisir.

Évidemment, le niveau de curiosité varie d’un individu à l’autre, et il faut admettre que l’oeuvre d’Hergé ne peut plaire à tous. Sa lecture demande souvent la compréhension d’un second degré pour l’apprécier à sa juste valeur. La force d’une aventure de Tintin consiste donc à ces différents degrés d’interprétation. Jeune, on ne voit souvent que les images, le récit général et les traits caricaturaux des personnes -premier degré- alors qu’en vieillissant, l’enrobage nous apparaît, les allusions et différents messages voulus aussi -deuxième degré- : habile cheminement. Mais à l’âge adulte, on peut laisser notre esprit mature à la porte et se laisser glisser dans notre coeur d’enfant. Rien n’est théorique à ce point!

Voila pourquoi Tintin passionne tellement les gens; la lecture des aventures est poussée encore plus loin. Relire un album ne devient pas redondant, mais plutôt une découverte continuelle d’informations et d’outils intellectuels.

Le dictionnaire des noms propres

Le dictionnaire des noms propres

Une oeuvre artistique, surtout une bande dessinée, peut engendrer des produits dérivés. La série de films Star Wars et le groupe de musique KISS ont lancé la mode au tournant des années 1970, et depuis, cette mode est devenue la norme. Lire oui, collectionner aussi! Le monde de Tintin n’est pas différent, mais au lieu d’une mise en marché pêle-mêle, les Studios Hergé ont établi des standards de qualité, tant au niveau du produit lui-même qu’à sa sélection très restrictive. Tintin a un rôle certes informateur dans ses aventures, mais nous devons parler aussi des innombrables outils pédagogiques le mettant en relief : des fiches éducatives, des dictionnaires anglais-français, des livres rapportant la géographie en images et en explications des lieux visités par le reporter et ses amis, des albums jeux (Jouons avec Tintin). Aimer Tintin, c’est apprendre toujours plus.

Un enfant entrant dans l’univers de Tintin ne gaspille pas son temps, c’est, -le terme est peut-être un peu lourd- un investissement sur sa culture personnelle et l’émergence d’un esprit questionneur et rêveur. Une fois avoir, dans un album, découvert ou redécouvert un pays -utilisons le Tibet comme exemple-, le goût d’approfondir sur ce sujet nous guette. Ces livres documentaires, accompagnées d’images des aventures de Tintin, nous expliquent sous un angle différent et pédagogique, la culture, la géographie, la langue, la botanique, l’architecture, la démographie ou l’Histoire de ces régions, parfois éloignées. En-dehors de la description de pays, régions ou civilisations, ces livres dits « éducatifs » peuvent tout autant traiter de sociologie, d’anthropologie, de géologie, de science ou même d’astronomie. Il donne à rire, à penser, à inventer, verbe unique en trois personnes. La qualité de ces ouvrages provient de l’acharnement des Studios Hergé à vouloir maintenir l’intégralité et l’aspect mythique des albums. Un contrôle strict fût jugé nécessaire.

La continuité des évènements

Les Sept boules de cristal et Le Temple du Soleil

Les Sept boules de cristal et Le Temple du Soleil

Les aventures de Tintin sont, contrairement à celles de plusieurs autres héros, des suites logiques. Ce n’est pas une histoire après l’autre, sans aucun lien. On peut suivre en quelque sorte l’évolution des événements, des personnages, ainsi que celle du créateur. Si un reproche peut être amené à plusieurs autres héros de la BD ou du cinéma, c’est bien celui du manque de continuité. Les James Bond d’avant Daniel Craig, Les Simpsons, Lucky Luck, Astérix, etc. ont tous cette caractéristique.

Les trois premières aventures de Tintin sont un peu décousues, sans relation véritable entre elles. Toutefois, on s’aperçoit rapidement qu’Hergé prend de l’expérience et de l’assurance et les épisodes subséquents sont de meilleures qualités et surtout, en ligne continue. Elles ne sont pas des lignes parallèles ne se touchant jamais.

Prendre de l’expérience est le destin de tout être humain. L’arrivée d’individus tels Haddock et Tournesol a donné un nouveau souffle. L’intégration graduelle de ceux-ci démontrait une maturité, un désir de nouveauté et une évolution dans la vie de Tintin.

Au fil du temps, on rencontre tous des gens qui resteront encrés dans notre vie, Tintin n’y fait pas exception. On ne parle par de personnages éphémères, disparaissant à tout jamais, ne meublant qu’une aventure. Une pléiade de récits sans fil conducteur peut plaire à certains, mais pas aux Tintinophiles. L’humour, le réalisme ET l’espace temps véridique des aventures de Tintin résument assez bien le succès planétaire qu’à connu le reporter.

A titre de comparaison, Quick et Flupke, une autre réalisation d’Hergé, n’a pas eu le même succès que leur illustre ami journaliste. Les aventures des gamins n’étaient qu’une suite de gags sans ligne temporelle. En plus des exemples cités plus haut, les Boule et Bill, Garfield et Charlie Brown de ce monde illustrent aussi ce manque de cohésion entre les divers albums. Le but de leurs auteurs étaient simplement ailleurs, mais en faisant ce choix, la critique est alors plus facile et les qualifier de chef d’oeuvre serait un sacrilège. Seules les aventures de Tintin et de quelques autres héros peuvent avoir cette étiquette et aspirer à une sorte d’immortalité.

Tintin et Tchang

Tintin et Tchang

Bien sûr, il faut convenir qu’au fil des albums, Tintin ne semble pas énormément vieillir physiquement, mais au gré des années, il parait plus réfléchit, plus instruit, plus mature et il est de moins en moins solitaire. Il a fait entrer dans sa vie de nombreuses personnes, lui qui auparavant, excluant la présence de Milou, était de nature très indépendante. Les aventures suivent un lien, un fil conducteur, le chemin d’une vie « normale » -cette expression est un peu tiré par les cheveux pour un intrépide tel que Tintin- avec ses hauts et ses bas. Regardons seulement l’amitié de Tintin avec Tchang, qui nous parait constante et qui vit véritablement son apogée dans Tintin au Tibet. On peut penser aussi à l’éternelle lutte que se livre Tapioca et Alcazar, au San Theodoros, aux ennemis farouches qui reviennent dans quelques albums ainsi qu’aux nombreux personnages secondaires et lieux qui réapparaissent à l’occasion : Lampion, Nestor, Irma, Oliveira da Figueira, Wagner et autres.

Convenons que les histoires s’harmonisent très bien ensemble : Tintin et les Picaros est la conséquence directe de l’Affaire Tournesol. En effet, le colonel Sponsz ayant subi, dans l’Affaire Tournesol, un échec gracieuseté de Tintin et d’Haddock, désire se venger; voilà donc le contexte de Tintin et les Picaros, le dernier récit officiel d’Hergé. Si Tintin n’avait pas rencontré l’émir du Khemed dans l’Or noir, ou le général Alcazar dans l’Oreille Cassée, Coke en Stock ainsi que les aventures touchant le San Theodoros n’auraient pu se concrétiser. Hergé aurait probablement été dans une direction passablement opposée, direction hypothétiquement excellente ou ratée, mais qui n’aurait peut-être pas touchée la cible aussi efficacement

7 boules de cristal

7 boules de cristal

Comment passer à côté des « albums à suite » ? Quel Tintinologue n’a pas été subjugué par la double aventure du trésor de Rackham Le Rouge, l’excitante aventure lunaire ou la mystérieuse malédiction des savants du Temple du Soleil? Ces captivantes épopées longues de deux albums successifs permettent au lecteur d’être deux fois plus longtemps ensorcelé par le récit, d’avoir un sentiment d’excitation amplifié, spécialement à la fin du premier tome. Hergé, qui avait déjà un don pour mettre le lecteur sur le bout de son siège à la fin de chaque page -spécialement depuis la plus récente mouture des albums, passée à 62 pages- est passé à un niveau supérieur avec des concepts de doublés.

Fait à noter, pour chaque « album double », l’histoire se poursuit, mais dans des ambiances différentes. L’auteur veut nous faire voyager encore plus mais surtout, il veut rendre l’action plus spectaculaire, plus diversifiée, plus captivante et surtout dépaysante, ne se contentant pas d’être anodine.

*Dans le récit entourant le trésor de Rackham, on part de l’appartement du Capitaine pour aller naviguer dans les eaux des Antilles.

*Dans le doublé lunaire, on débute dans le camp d’essai et scientifique de Syldavie pour aller visiter l’espace et la lune.

*Dans le récit relatant le mystère des 7 boules de cristal, on se retrouve dans un théâtre puis dans la maison de Bergamotte pour voir nos héros, dans l’épisode suivant, risquer leur vie au Pérou.

*Cette réalité s’applique aussi pour premier le doublé de Tintin « Les cigares du pharaon »et « Le Lotus bleu ».

Une histoire, deux albums, deux environnements, une autre beauté de l’oeuvre de George Rémi.

Le désir exprimé par Hergé d’avoir un chemin linéaire et soutenu dans le continuum espace-temps fut certainement couronné de succès.

Le cycle Tintin

Château de Moulinsart

Château de Moulinsart

Il est difficile à quiconque d’affirmer sans détour quels sont les meilleurs albums de l’oeuvre d’Hergé. On peut toutefois attester qu’il y a certains cycles au gré des aventures de Tintin, cycles linéaires permettant la continuité tant vantée.

Ces changements d’atmosphère peuvent être divisés en trois segments: l’ère pré Capitaine Haddock (ou Tintin solitaire), l’ère précédant la découverte du trésor de Rackham -donc l’avant stabilité financière et aménagement dans le Château de Moulinsart- et la vie dans le Château lui-même.

Les puristes n’auront pas de préférences, mais la grande popularité mondiale de Tintin provient surtout de la troisième époque. Qui pense Tintin pense aussi à Haddock et Tournesol. Leurs absences des premiers titres marquent un vide pour certains, une expression d’interrogations ou d’exagération sur la qualité de l’œuvre pour d’autres. Les nouveaux venus dans cet univers diront : « où il est le fameux Capitaine? ». Les acolytes du reporter font partie intégrante de nos imaginaires, leurs présences étant devenues une quasi « habitude ». Vide, c’est le bon mot, celui qui peut ronger les Tintinophiles. On a hâte de retrouver NOS personnages. Les aventures de Tintin n’impliquent pas seulement le blondinet à la houppette, mais un ensemble de facteurs et de protagonistes.

Qu’elle réaction aurait eu le Capitaine s’il avait été présent en Amérique auprès Tintin, ou face aux péripéties de l’Île noire? Questions sans réponses.

Pour devenir ce qu’elle est, la légende de Tintin a passée – ce n’est pas différent des autres grandes oeuvres- par une évolution artistique et temporelle. La question des personnages impliquées entre en ligne de compte sur sa notoriété, mais d’autres raisons peuvent s’ajouter à l’intérêt accrue pour la troisième partie des aventures : des dessins mieux tracés, plus précis, un esprit de familiarité entre les héros de la série, une plus grande chaleur -l’amitié-, des points d’encrages -Moulinsart entre autres- l’ambiance plus sympathique et amusant.

Encore une fois, l’expérience et la sagesse acquises par le dessinateur sont des éléments à considérer. L’ajout progressif de personnages a fait le grand succès que l’on connaît encore aujourd’hui. Tintin seul n’aurait pas pu éternellement enthousiasmer le public. Des nouveautés, une modernité aussi, étaient requises. L’intégration, -un nombre raisonnable- de personnages donnera toujours un nouveau souffle à un héros, qu’il soit télévisuel, littéraire ou dessiné. Tout en gardant la magie des premiers albums, Hergé a su merveilleusement faire apparaître de nouveaux visages et environnements, laissant, irréductibles ou non, sur le qui-vive. L’ennui n’est donc pas un mot à employer.

Il était cependant primordial de garder l’essence même de ce qui avait causé le succès : un Tintin intrépide, courageux, justicier, intelligent et lié avec Milou, quoi que de moins en moins présent dans les illustrations.

Plus de 30 ans après la mort d’Hergé, survenue le 3 mars 1983, la popularité de Tintin ne ralentit pas, malgré la non présence de nouveaux albums. C’est assez exceptionnel et nous pouvons la ranger dans la même catégorie que d’autres héros légendaires inactifs depuis des lustres. Encore aujourd’hui, des gens découvrent cet univers, débutant la lecture de la collection à son origine. Certaines personnes pourraient trouver archaïque la trame de fonds racontée de certains tomes (Tintin chez es Soviets, Tintin au Congo, Tintin en Amérique) mais n’oublions pas l’époque de leurs parutions et la leçon pédagogique amenée. Malgré les thèmes reculés dans le temps, un nouveau venu sera charmé par l’enrobage concocté par Hergé. Et pourquoi un sujet datant de plus de 75 ans pourrait être rébarbatif au point de ne plus vouloir le lire? Souvent, ce n’est pas le sujet choisi mais plutôt la façon dont il est construit par son créateur qui fera une différence. Hergé a su relever ce défi, en exprimant efficacement des sujets parfois délicats et lourds.

Le Secret de la Licorne: le meilleur album?

Le Secret de La licorne

Le Secret de La licorne

Après toute cette analyse du cycle Tintin, ainsi que la démonstration d’une continuité malgré les nouveautés importantes apportés au fil du temps, chaque amateur de Tintin a concrètement un album fétiche, celui qui lui plait davantage.

Personnellement, j’oserai m’avancer avec Le Secret de la Licorne. Sans être la plus originale des histoires, -une chasse au trésor- elle est sans contredit la mieux structurée, la plus passionnante.

Les leçons historiques que constituent l’ensemble de la collection ne sont plus à redire. Aujourd’hui, on les définies ainsi, mais au moment de la création des BD, Hergé critiquait ses contemporains. Avec le passage du temps, les dénonciations sont devenus un exposé sur des événements historiques. Toutefois, avec Le secret de la Licorne (et sa suite), c’est Hergé lui même qui remonte dans le temps. Il nous parle du roi de France Louis XIV, époque marquante par ses châteaux et ses découvertes maritimes.

Ce récit nous captive au plus haut point et il ne manque pas d’éléments particuliers et comiques. Pensons seulement à l’envolé oratoire, l’enthousiasme et à la vivacité que met le Capitaine à raconter les péripéties de son ancêtre. Cette histoire du Chevalier François de La Hadoque permet la suite des événements. C’est le point de démarrage. Durant les nombreuses pages confinées dans le sobre mais très chaleureux appartement du Capitaine, on vit à la même intensité toutes les péripéties qu’il décrit. Des dessins intenses, des détails poussés à la limite, particulièrement pour les croquis représentant la Licorne et les autres bateaux.

Un marché public, de méchants antiquaires, un voleur de portefeuilles, trois parchemins à trouver, une course folle, une chasse au trésor, des bateaux, de l’exotisme, l’arrivé de Moulinsart et de Nestor: le mélange idéal pour la quasi perfection. L’atmosphère ressentie est indescriptible, sans aucun moment de répit, c’est de la vraie démence.

Lorsque Le trésor de Rackham le rouge se termine, on peut confirmer sans se tromper, que la troisième division de l’oeuvre débute : l’apparition de Tournesol et de Nestor, le déménagement au symbolique Château. C’est un chambardement important dans la vie des personnages et pour le lecteur, mais un chambardement parfaitement réussi qui se nous amènera tranquillement vers la conclusion -hâtive par la mort d’Hergé- des épisodes.

Moulinsart nous devient rapidement familier!

Un dernier mot sur les personnages

Tournesol dans l'une de ses premières apparitions

Tournesol dans l’une de ses premières apparitions

Les personnages sont très nombreux à travers les albums. Un dictionnaire expressément conçu pour les énumérer, analyser et décrire existe même: « de Abdallah à Zorrino, le dictionnaire des noms propres de Tintin« , réalisé par Cyrille Mozgovine. Cet excellent ouvrage, unique en son genre, est un petit chef-d’oeuvre servant de référence et d’aide mémoire rapide, utile à tout amateur de Tintin.

Qu’ils soient bons ou méchants, on les trouve tous attachants. Toutefois, certains personnages sont plus marquants que d’autres. Si on exclu Tintin et Haddock, Tournesol est le plus important étant l’instigateur de quelques aventures: celle sur la lune et l’Affaire Tournesol sont les meilleurs exemples.

Tournesol demeure un personnage chéri, pour son humour involontaire -maladroit comme les Dupondt-, sa surdité, ses deux colères sympathiques (Objectif Lune et Vol 714 pour Sydney), sa faiblesse pour Bianca Castafiore et ses exploits scientifiques. Protagoniste charmant et attachant, on ne lui souhaite aucun malheur.

Les vilains aussi ont leur part du gâteau et apportent évidemment une autre dimension. Il est plaisant de les revoir périodiquement. Hergé avait probablement découvert la clé du succès quant aux ennemis à vaincre; une présence occasionnelle et non pas régulière. Un vilain aura souvent le même « pattern », des gestes répétitifs. Pour maintenir l’intérêt, un lecteur désire voir de nouveaux adversaires, qui l’amènera incessamment dans un décors inédit, une intrigue diamétralement opposée. Cependant, lorsqu’un rival récurrent de Tintin refait surface, on a un petit sourire en coin et une hâte de les voir en découdre une fois de plus.

Sur note critique -impossible à valider, mystère éternel par la disparition brutale d’Hergé-, revoir Rastapopoulos dans l’Alph-Art, l’album inachevé, aurait été navrant et non nécessaire. Il apparaissait déjà dans quelques albums et son étrange disparition dans Vol 714 pour Sydney aurait rendu son retour ridicule. La présence de Rastapopoulos commençait à devenir un peu usée, au même titre par exemple des Daltons dans Lucky Luke.

A l’instar de plusieurs autres criminels présents à la télévision, au cinéma, dans la littérature ou autres, le mot rancune est encré dans leur esprit. Pensons à l’aide de camps Boris, qui, après son échec dans le Spectre d’Ottokar, reviendra sous le nom de colonel Jorgen dans l’aventure lunaire. Même chose pour le colonel Sponsz qui reviendra hanter Tintin et ses amis dans Tintin et les Picaros; l’histoire tournant autour d’un piège mené par le colonel dans le but de se venger de Tintin sur l’échec survenu antérieurement. Il est évident que les Rastapopoulos et Dr. Müller ont et auront toujours une soif de vengeance envers Tintin et ses acolytes, leurs projets ayant été maintes fois sabotés par ceux-ci. Sans revenir trop souvent dans les albums, ces bandits nous permettent d’avoir une vaste surprise lors de leur réapparition soudaine.

Le méchant évoqué dans l’Alph-Art est très difficilement reconnaissable sous un déguisement. Hergé nous réservait sûrement une grande surprise, surprise qui aura malheureusement emmené avec lui dans sa tombe. La variation des opposants à Tintin méritait une petite note.

Le mystère de l’Alph-Art

Tintin et l'Alph-Art

Tintin et l’Alph-Art

L’Alph-Art, récit incomplet, laisse songeur. A jamais dans les oubliettes par la mort d’Hergé, cet ouvrage posthume nous laissera sur notre appétit. Depuis la parution de Tintin et les Picaros, plusieurs scénarios ont été envisagés par Hergé afin de poursuivre les intrigues de Tintin.

Synopsis: Alors qu’il enquête sur l’assassinat d’un propriétaire d’une galerie d’art, Tintin découvre un trafic de faux tableaux étroitement lié à une secte à laquelle Bianca Castafiore a adhéré. Il se retrouve alors pris au piège et menacé d’être transformé en sculpture. Cette histoire a la particularité de n’avoir aucune fin officielle. Georges Remi a mis plusieurs années à travailler sur le livre jusqu’à sa mort en 1983 et aucun élément n’a permis de déterminer la fin voulue par le dessinateur. L’album est malgré tout sorti pour la première fois en 1986 par Casterman en association avec la Fondation Hergé puis réédité en 2004 à l’occasion des 75 ans du jeune reporter en 2004, avec l’apparition de nouvelles ébauches de travail.

Le mage Endaddine Akass fait parti des clés de l’intrigue d’Hergé. Ce personnage mystérieux, également magnétiseur et gourou dont fait mention la Castafiore au début de l’histoire, fait officiellement son apparition à la page 22. Il est à l’origine de ce trafic de faux tableaux de maîtres de l’art, que Tintin découvrira dans les dernières esquisses. Selon Hergé, il confie ce travail à Ramo Nash, créateur de l’Alph-Art, qui acquiert un atelier de fabrication à la chaîne de ces faux tableaux. Akass rappelle cependant quelque chose à Tintin tout au long de cette « aventure ». Ses gestes et sa voix lui sont familiers. La seule piste existante provient des planches retrouvées et publiées dans la version de 2004. Elles révèlent que l’identité réelle du mage serait peut-être Roberto Rastapopoulos. Les deux personnes se retrouveraient de nouveau face à face, soit un seul album suivant Vol 714 pour Sydney.

Je crois très sincèrement qu’Hergé, malgré beaucoup d’avis contraires, n’avait pas l’intention de refaire revivre Rastapopoulos. Je l’espère du moins. Il devait trouver, comme plusieurs Tintinophiles, qu’il avait fait le tour de ce dangereux malfrat.

D’après mon humble expérience, mon analyse de Tintin dans sa généralité et de plusieurs lectures de cette aventure inachevée, j’en conclu que le méchant caché sous Endaddine Akass pourrait être plutôt l’un des frères Loiseau, plus particulièrement Maxime. En effet, l’aventure le concernant remonte à un passé lointain, sans aucune apparition depuis. Il était antiquaire de profession, or il possédait un amour pour les arts et les tableaux, le sujet de Tintin et l’Alph-Art. Cette idée retenue ne serait pas farfelue. En plus, lorsqu’on le lit, on y redécouvre d’anciens personnages disparus depuis assez longtemps (Sakkarine, Gibbons, Chicklet), donc le retour de Loiseau serait logique et respecterait le désir d’Hergé de faire revivre certains personnages. Loiseau serait le clou final, un retour inattendu, considérant sa longue absence.

Bref, les spéculations se feront éternellement sur son identité et sur l’issu du récit. L’auteur nous laisse en mémoire une histoire inachevée, donnant l’impression que le destin était ainsi tracé.

 Un véritable culte, gardons le intact

Tintin, un culte

Tintin, un culte

Culte, voilà ce qui résume le mieux l’oeuvre d’Hergé pour de nombreux amateurs. Plusieurs irréductibles auraient aimé voir Tintin et l’Alph-Art terminé par un auteur dessinateur. Je ne suis pas de cet avis et ne soyons pas dupe et égoïste.

C’est Hergé -accompagné d’une équipe certes- qui a rendu possible la grande qualité de l’ensemble des titres. Il avait une intelligence au-dessus de la moyenne, un coup de crayon exceptionnel, un talent qui ne se reverra probablement plus jamais. Tintin, c’est George Rémi, point à ligne. Il est évident que d’autres bédéistes auraient eu la capacité de faire revivre Tintin. Le faire revivre est une chose, mais sous quel angle? Pour combien de temps? Les images seraient sans doute excellentes, grâce à l’héritage laissé par le créateur et à l’infographie moderne, mais il y manquerait quelque chose: la touche d’Hergé.

Raconter une histoire peut être facile, la rendre intéressante l’est beaucoup moins. On l’a vu précédemment, la dénonciation, l’humour, le réalisme, les découvertes, la créativité et les personnages représentent la marque de commerce, le secret du succès d’Hergé. Ils sont peu nombreux pouvant regrouper tant de qualités. Continuer, sans Hergé, aurait représenté un risque tant au niveau de la qualité qu’à la surabondance de nouveaux albums.

En stopper la parution a fait de Tintin un symbole de nostalgie. Savoir mettre un terme aux aventures d’un héros devient un incontournable. Étirer trop longtemps un succès peut devenir néfaste, entraînant un épuisement des idées et une répétition inutile. Avant son décès, on pouvait attribuer peu de critique à Hergé. Il maîtrisait son oeuvre parfaitement. Rien n’aurait été plus dommageable de rendre sans saveur le legs de George Rémi. Avec la mort du génie, Tintin  reste à jamais comme étant une figure légendaire.

Reprenons comme modèles Lucky Luke, Astérix et même James Bond, au cinéma. Ces séries sont saturées, devenant de plus en plus banales, de moins en moins innovatrices. Ces abus deviennent dangereux et ennuyants. Une saturation, quoi dire de plus?

L’absence de nouveaux tomes ne signifie pas la mort du héros, mais plutôt le début d’un long culte tourné vers la nostalgie. S’ennuyer de nouvelles épopées n’est qu’un signe positif, engendrant ainsi une postérité salutaire.

Ramener le brave journaliste sur les planches -pour des considérations monétaires, entre autres- serait une erreur et le début de la destruction du mythe ainsi bâtit. Par conséquent, laisser Tintin dans sa fâcheuse situation dans l’Alph-Art, (le dernier plan) permettra à notre imagination de rouler éternellement sur une conclusion de l’affaire. La mort d’Hergé « permis » à son personnage fétiche de demeurer au sommet de sa gloire, sans le nuage de l’essoufflement. On ne l’use pas et il garde sa brillance sur le monde.

Le plus récent Indiana Jones

Le plus récent Indiana Jones

D’ailleurs, il est en mon sens illogique et suicidaire de reprendre l’oeuvre d’un autre. Même après la mort d’Ian Fleming, le créateur de James Bond, des auteurs ont continué d’écrire pour 007. Il a continué de vivre, mais son usure morbide l’a fait décliner rapidement. Sans l’essence du créateur, les romans furent moins efficaces, de la répétition pure et simple, sans inédit. On a épuisé le mythe. Le quatrième volet de la série Indiana Jones, 19 ans après l’immense succès Indiana Jones et la dernière croisade, fût de trop. Les trois premiers opus, une trilogie, se complétaient parfaitement. À la fin, les héros quittaient et sans contredit, la conclusion était idéale. D’où était la nécessité d’ajouter le plus récent film, en 2008? Il ne fût pas très louangé, et d’une certaine façon, diminua l’importance de ce héros dans la culture populaire. Le mythe du passé anéanti par un film non nécessaire. Star Wars aura bientôt une suite, un septième épisode! Reprendre l’action est encore une fois risqué. On se souvient du désastre des épisodes I et II, qui ont jeté une douche d’eau froide sur les fans, et qui malgré les succès financiers, ont réduit la crédibilité de ses auteurs et de la série. L’épisode III, le plus récent, a été plus efficace. Pourquoi ne pas quitter au sommet, alors que tout va bien et que l’image du personnage ou d’une série est à son apogée ? Je préfère rester sur ma faim et garder en mémoire les bons côtés du héros, que de le voir dépérir à l’écran ou sur papier.

Revenons à notre petit reporter. Pour prouver la théorie que seul le créateur sera en mesure de fournir une ébauche de grande qualité, pensons à Tintin et le Lac des Requins, Tintin et les Oranges bleues et Tintin et Le Mystère de la Toison d’Or. Ces films (et albums), pour tous amateurs de Tintin, étaient l’occasion de le retrouver, sous un angle nouveau. Toutefois, même si les péripéties et rebondissements y sont présents, de même que nos amis dessinés, l’atmosphère des albums crées par Hergé est lointain. Hergé n’avait pas mis le nez dans ces projets. Peu importe qui reprend le travail d’un autre, l’adaptation sera difficile et passager. L’auteur original possèdera toujours un « aura », la perspective intérieure, la recette du succès.

Le secret de la licorne, le film

Le secret de la licorne, le film

D’autres dessinateurs et scénaristes, malgré leur bonne volonté, auront une lourde tâche et la pression de réussite. Pensons évidemment au succès commercial au cinéma Le secret de la licorne, de Steven Spielberg. Après des années de travail et de reports, le film apparu sur nos écrans en 2011 fût grandiose par ses images et ses effets spéciaux. Toutefois, le réalisateur a pris plusieurs libertés -voir ici l’histoire- pour accomplir ce long métrage. Des divergences d’opinions ont ressorti suite à la sortie du film : certains profanes de l’oeuvre en général d’Hergé ont applaudis alors que les érudits ont grincé des dents. L’ambiance ressentie n’était pas habituelle, se comparant davantage à un film d’espionnage et d’action, avec ses explosions et interventions spectaculaires. L’univers des albums étaient certes volubile, mais jamais hollywoodien. Les puristes ont donc envoyé quelques flèches -méritées- au maître réalisateur. Le secret de la licorne au départ est une enquête policière ou détective, avec quelques éclats musclés, mais pas une lutte à mort explosive et sanguinaire.

Les films et BD de Tintin ne faisant pas partis de la collection initiale sont considérés « hors séries ». Est-ce que nous pouvons définir ces réalisations de ratés, ou encore, synonymes de latitude trop grande, supprimant ainsi la touche magique d’Hergé? Sommes-nous intransigeant, ou trop fermé? Difficile de répondre.

Avant même de m’asseoir dans un cinéma pour écouter Le secret de la licorne, l’excitation était présente, mais mon esprit m’envoyait des ondes de négativisme aigue, sachant pertinemment et instinctivement que mon regards serait teinté d’une sévérité accrue, étant un Tintinophile aguerri. Un Tintinophile ayant peur de voir tout projet réduire l’auréole de la perfection engendrée par les tomes officiels. Seule la série animée de 1992, comprenant 21 épisodes, peut être enregistrée comme représentation fidèle des albums crées par Hergé lui-même.

Les attentes étaient élevées pour le film de 2011, tant pour le Tintinophile que pour le grand public, sachant que ce héros est une véritable institution planétaire. On aime voir et revoir Tintin, mais jamais au détriment de sa réputation et de son image d’icône. L’expression « has been » ne doit surtout pas apparaître, un sacrilège se révélerait. C’est ironique, mais malgré l’amour que nous lui portons, il demeurerait préférable de relire encore et encore les ouvrages classiques, que d’être témoin de son déclin, de son usure et de la perte de son mythisme. Espérons de ne jamais subir ce supplice.

Savoir s’arrêter est une qualité, éviter la propagation d’une volonté à tout escient de prolonger, par des répliques plus ou moins réussies, les publications passées, en est une autre.

La Fondation Hergé l’a généralement comprise, pas celle de Ian Fleming. Faire un nouveau film tout les trois ou quatre ans devient une routine, les gens savent que James Bond reviendra. Il ne sera jamais regretté, sachant bientôt qu’il se repointera le bout du nez, pour le meilleur et pour le pire. Quand un personnage disparaît, sans possible retours, on se rassasie sur le passé, en retournant dans les archives; la nostalgie démarre, un culte en d’autre terme.

Le phénomène

Véhicule de Tintin au Congo

Véhicule de Tintin au Congo

L’oeuvre d’Hergé est devenu un phénomène mondial, une des plus grandes réussites de l’Histoire moderne. Tout le monde connaît Tintin et Milou, même les profanes. Qui n’a jamais lu ou feuilleté au moins un album de Tintin? C’est un symbole de prestige et c’est l’un des héros les plus populaires de la planète. Pour plusieurs, une passion est née.

Qui dit passion dit approfondissement et tentation « maladive ». Les maniaques -et même les modérés- souhaitent accumuler des objets, se créer un musée miniature, un coin des collectionneurs. Tel que brièvement discuté plus haut, plusieurs types d’articles sont disponibles avec l’effigie d’un personnage, d’un lieu ou d’un moment des aventures de Tintin. Figurines, voitures, magazines, livres, timbres, archives, les options sont nombreuses, mais toujours dans le respect des dessins originaux.

C’est une industrie très lucrative contrôlée de façon exemplaire par Les Studios Hergé. Cette entité fût la jonction de la création, de l’élaboration et de la mise en couleurs des albums, et a su très rapidement se réorganiser après la mort de George Rémi, en 1983. Afin de faire face à des sollicitations croissantes, tant au niveau des objets à vendre que la mise à jour et la distribution des albums originaux, Les Studios avaient besoin de gestionnaires et de créateurs de talent. Sans pour autant continuer les aventures épiques du reporter, on se devait de perpétuer son rayonnement.

Gérer l’aspect commercial du produit demande du doigté, ce qui prévaut davantage pour l’importante mission de veiller à la protection de l’oeuvre ; éviter de la prolonger sous d’autres formes, de la massacrer, de la modifier. Ces aspects doivent travailler en tandem, sur les projets importants qui associent culture et financement.

Casterman, la maison d’édition d’origine, continue à publier, de façon sporadique et assujettie à des modifications occasionnelles dans l’apparence, la collection originale.

Le rêve de plusieurs amateurs est d’aller faire un pèlerinage en Belgique, lieu de naissance de Tintin. Visiter les studios, la Fondation ou tout autres lieux des gestionnaires de l’oeuvre, les objets et lieux qui ont inspiré le bédéiste, le musée Hergé, à Louvain-La-Neuve et les diverses boutiques destinées à la marchandise, correspondent à la consécration des connaisseurs, mais aussi pour les milliers de curieux voulant s’approprier ce phénomène.

Connaître, dans les moindres détails, de A à Z, l’ouvrage de ce bâtisseur relève-t-il de la fiction ? Ce monde des « 7 à 77 ans » est des plus complexe, diversifié et rempli de petites particularités dessinées, rarement repérables à la première lecture, et qui, même ensuite, peuvent paraître anodines et imperceptibles.

A l’ère d’Internet, qui certes peut nous renseigner précisément sur divers sujets, mais qui, avec son oeil mondial, nous dévoile l’abondance d’informations, vraies ou fausses et la panoplie de compositions artistiques, il est presque impensable d’avoir la vérité absolue et d’être parfait dans notre compréhension d’un thème donné.

En 1993, une jeune femme participait à l’émission québécoise « Tous pour un », ayant comme sujet Tintin. J’en suis encore estomaqué de sa performance. Probablement que même aujourd’hui, elle serait pratiquement irréprochable dans ses réponses, elle serait dans une classe à part, un cas unique. Des marques de cigarettes aux noms des personnages les moins visibles, elle savait tout. C’était prodigieux. Mais outre quelques cas d’espèces, qui pourrait se targuer d’en savoir autant? Difficile à dire. Le passionné le plus pur échappera certainement quelques phrases, fragments ou situations.

En conclusion

Le Crabe aux pinces d'or

Le Crabe aux pinces d’or

Ceci termine cet hommage mérité. En Hergé on a décelé un phénomène, un génie. Il a crée un monstre, un mur infranchissable, un tourbillon qui, après s’y être intégré, est impossible d’en ressortir. Il a su façonner un mythe, une sorte de folklore. Il a redéfini l’art de raconter une fiction, une histoire. Il est l’incomparable guide des Tintinophiles, un maître spirituel, qui nous a fourni une dose de drogue intellectuelle et divertissante. Sa drogue est un tableau incomparable de la bande dessinée et de l’art créative en général. Elle est enivrante, convertissant une foule d’individus. Rarement un auteur aura permis à ses lecteurs de plonger pleinement dans un environnement si proche de l’exactitude; les éléments de la réalité surclassent très souvent la fiction. Ce mélange délicieux nous emmène dans un nirvana qui sera difficilement égalé.

Découvrir est ici un adage s’appliquant. Lors d’une relecture, un protagoniste peut nous apparaître sous un nouvel angle, un détail nous saute aux yeux, une phrase, pourtant innocente, nous frappe. Voici ce qui fait la magie d’un album Tintin; chaque consultation n’est pas la dernière. On sait que la prochaine fois, d’autres éléments viendront encore nous étonner. On aborde chaque lecture de différentes façons. La première, c’est l’inattendu puis, ce sont des particularités qui en ressortent.

Les autres bandes dessinées -disons la majorité- ont la fâcheuse habitude de se lire qu’une seule fois. L’intérêt de les parcourir de nouveau ne se matérialise pas. Avec Tintin, c’est complètement l’opposé, on savoure un album continuellement.

Où habitait Tintin, qui était-il exactement, d’où vient-il? Cela fait parti du mystère, donnant l’essence même à sa splendeur. Ce que l’on sait de lui, c’est que l’on voit dans les 62 pages : courageux, curieux, fidèle, intelligent. Plusieurs ont tenté de résoudre les interrogations sur ses origines. Laissons le doute planer. C’est la beauté de la chose. Façonner personnellement des hypothèses, des thèses, faire fonctionner l’imaginaire est le plus grand don de l’homme… Hergé l’a peut-être voulu ainsi. Faire danser notre imagination!

 

PS: Merci à ces recueils qui ont servis de références pour certains extraits de ce texte. Ce fût une recherche et un travail ardu et long, mais tellement amusant à faire puisqu’il s’agit de Tintin, et que rien n’est ennuyant à son sujet.

Les aventures de Tintin font ressortir un sentiment partagé entre la jeunesse et le monde adulte. Les profondes analyses et découvertes que j’ai faites au fil du temps m’ont permis de réfléchir et d’avoir une autre vision du phénomène. Une vision enfant; l’amusement et divertissement. Une vision adulte; l’analyse, l’approfondissement et le désir d’en savoir davantage. Merci Hergé, merci pour les bons moments passés, présents et futurs.

 

1– MOZGOVINE, Cyrille, Dictionnaire des noms propres de Tintin, Casterman, 1992. FARR, Michael,

2- Tintin « Le rêve et la réalité », Éditions Moulinsart, 2001.

3- L’album GEO, Tintin « grand voyageur du siècle », Éditions Moulinsart, 2001.

4- Ainsi que toutes les aventures de Tintin; de Tintin chez les Soviets à L’Alph-Art

 

Sylvain Gauthier –

 

 

 

 

 

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